Interview du Pr. Hervé Douard

Le professeur H. Douard, cardiologue, chef de l’unité de maladie coronarienne et de réadaptation au CHU de Bordeaux, responsable du diplôme inter-universitaire de cardiologie du sport, auteur de nombreuses publications scientifiques internationales, est un grand spécialiste du cœur et de l’activité physique.

 

Comite Scientifique agircontrelasedentarite.org : Vous venez d’écrire pour la revue Archive des Maladies du Cœur et des Vaisseaux (AMC pratique, n°237 d’avril 2015) «Quand trop de sport devient nocif». Pouvez-vous nous résumer les principaux risques, pour notre cœur, d’une pratique intensive du sport ?

 

Pr. H. Douard : Tout d’abord, il convient de préciser que les effets néfastes possibles d’une activité sportive ne concernent qu’une minorité d’athlètes ayant une pratique extrêmement intensive supérieure à 15 voire 20 heures par semaine. Il n’empêche que plusieurs études, ces dernières années, ont confirmé un rôle iatrogène possible d’une activité sportive soutenue dans différents domaines :

  • Essentiellement les risques d’arythmie supra-ventriculaire que l’on voit souvent en clinique chez des patients ayant une pratique de plusieurs décades dans des sports essentiellement d’endurance (fibrillation auriculaire paroxystique parfois flutter) et souvent associée à des dysfonctions sinusales marquées ;
  • Également relativement fréquente, une intolérance à l’orthostatisme avec des syncopes vaso-vagales où la composante vasoplégique est souvent prédominante parfois invalidante et difficile à traiter en dehors d’une diminution de l’activité sportive ;
  • Un des motifs fréquents de consultation est la découverte d’extrasystoles ventriculaires parfois soutenues et que l’on rattache parfois à des microlésions notamment sur le ventricule droit soumis à des contraintes hémodynamiques soutenues et prolongées avec des foyers de fibrose bien objectivés maintenant par l’IRM et susceptible d’entraîner des arythmies invalidantes ;
  • Il y a également le problème ancien du cœur forcé de sportif sur des marathons et maintenant des ultra-trails avec des élévations enzymatiques d’origine myocardique ne traduisant pas forcément des lésions cellulaires mais des modifications de perméabilité membranaire (augmentation de la troponine associée souvent à des augmentations significatives du BNP). Depuis l’échocardiographie, on sait depuis longtemps qu’il peut exister des altérations modérées et transitoires (environ 5% de la cinétique ventriculaire gauche à interpréter cependant en fonction des conditions de charge mais également des troubles de la fonction diastolique beaucoup plus prolongés). L’IRM a confirmé ces notions ;
  • Une étude allemande a également bien démontré qu’à facteurs de risque égaux, les sportifs d’endurance ont une augmentation des scores de calcification coronaire plus marqués que les sujets sédentaires.

Cette notion de risque cardiaque s’oppose à l’idée générale que le sport est toujours bon pour la santé. Pouvez-vous définir une intensité, à partir de laquelle une pratique sportive peut devenir nocive pour le cœur ?

 

Plus que l’intensité c’est la durée du passé sportif ou la durée d’une épreuve qui peuvent devenir nocives pour le cœur ; la notion de cœur forcé se voit sur des épreuves d’endurance (marathon, trail, triathlon) et les problèmes d’arythmie après plusieurs années de pratique soutenue.

 

Il est clair que la pratique sportive sollicite les deux grands appareils que sont l’appareil locomoteur (os, articulations, tendons, muscles, ligaments) et l’appareil cardio-vasculaire (cœur, vaisseaux). Les spécialistes de l’appareil locomoteur insiste sur la quantité cumulée de pratique sportive ; à titre d’exemple, il semble que plus de 30 km par semaine de course à pied, pendant 20 ans (entre 30 et 50 ans), soient la dose cumulée maximale (environ 30 000 km) à partir de laquelle la poursuite de la pratique sportive devient à risque pour les articulations. Existe-t-il cette notion de dose cumulée pour le cœur ?

 

À ma connaissance, il n’existe pas cette notion de dose cumulée. Il est habituel effectivement de relier la iatrogénie du sport à celle engendrée sur le système locomoteur et on dit souvent que l’activité sportive permet de gagner trois ans de survie mais au prix d’une prothèse de genou ou de hanche !

 

Les excès sont donc toujours à risque car la sédentarité est également un facteur de risque certain pour la santé. Sans parler de sport, combattre cette inactivité quotidienne n’est-il pas le socle d’une bonne santé ?

 

Il est évident que la sédentarité est un facteur de risque majeur et souvent sous-estimé. L’activité sportive a des effets bénéfiques sur l’athérosclérose coronaire par des effets indirects sur les facteurs de risque mais également directs via notamment la fonctionnalité de l’endothélium vasculaire. Les études épidémiologiques l’ayant démontré sont très nombreuses, bien faites et sans contestations. Les modalités de pratique sont par contre toujours discutées. Les recommandations classiques de 30 minutes d’activité quotidienne restent d’actualité, peut-être peut-on les fractionner ; peut-être que l’intensité pourrait être moins soutenue ? Quoi qu’il en soit, les messages essentiels sont que « un petit peu » permet de gagner beaucoup en termes de mortalité globale et spécifiquement cardiovasculaire et que d’autre part, il n’est jamais trop tard pour commencer (plusieurs études réalisées après 70 ans montrent ce bénéfice même tardif).

 

Au-delà d’un socle minimum indispensable, la pratique sportive doit- elle être encadrée au niveau médical ? Quels conseils donnez-vous ?

 

L’encadrement médical dans la pratique proprement dite est loin d’être obligatoire. Il suffit de voir nos cardiaques en phase III qui ne bénéficient pas toujours de l’encadrement d’un APA ou d’un kinésithérapeute spécifiquement formés. Reste le problème du dépistage en amont des accidents possibles, sujet extrêmement débattu, notamment sur l’opportunité de la réalisation d’un électrocardiogramme pour la délivrance d’une licence sportive, de la réalisation d’une épreuve d'effort à partir d’un certain âge ou même peut-être d’un dépistage du cholestérol assez tôt dans la vie… quoi qu’il en soit, tout est, comme souvent, question de bon sens, adapter les conseils de pratique à l’âge, aux pathologies existantes, aux possibilités financières… l’important est de donner le goût du sport et d’une activité physique régulière pour en tirer tous les bénéfices.

 

Références :

H. Douard. Quand trop de sport devient nocif - Archive des Maladies du Cœur et des Vaisseaux – Pratique ; Avril 2015, N° 237, 28-30

Pr. Hervé Douard

| Cardiologue Chef de l’unité de maladie coronarienne et de réadaptation au CHU de Bordeaux

| Responsable du diplôme inter-universitaire de cardiologie du sport